
J’ai revu cette photo il y a quelques jours sur le blog Conscientious. C’est Ernst Haas qui l’a faite.
Ça se passe en 1947, à Vienne. Un dernier train ramène des prisonniers de guerre à leur foyer. La liste des 600 survivants a été communiquée une dizaine de jours plus tôt par les autorités soviétiques. Parmi les proches qui attendent sur le quai, certains sont venus avec le fol espoir de retrouver un soldat qui ne serait pas sur la liste. Une dame tend une photo à un homme ivre de bonheur; il vient sûrement de descendre du train. Dans les yeux de la femme, une question : l’avez vous vu? C’est sûrement la photo de son fils. Elle est désespérée. Elle veut savoir quelque chose, n’importe quoi, sur ce qu’il est devenu. L’homme ne la regarde pas. Peut-être même qu’il ne l’a pas vue.
Dans sa nouvelle Schalken the Painter, Joseph Sheridan Le Fanu attribue un tableau et des faits imaginaires à Godfried Schalken, un peintre hollandais de la fin du XVIIe. C’est le portrait nocturne d’une jeune fille splendide, rayonnante, éclairée à la flamme d’une lampe dans une pièce richement décorée. À l’arrière-plan, presque invisible, un jeune homme semble prêt à tirer son épée pour répondre à une menace imminente venant des ténèbres. C’est un peu comme ces cauchemars où l’on cherche en vain à prévenir quelqu’un d’un danger: la jeune fille est souriante, inconsciente de ce qui est en train d’arriver. Ce portrait d’un réalisme inquiétant raconte une histoire, celle du jeune Schalken et de Rose, son premier amour.
Rose est la nièce du peintre Gerard Douw, un personnage réel lui aussi. Schalken est son apprenti. Rose et Schalken s’aiment d’un amour sincère. Si Schalken réussissait à devenir un peintre renommé, il oserait peut-être demander la main de Rose à l’oncle…
Schalken est souvent le dernier à partir de l’atelier du maître. Un soir qu’il s’acharne en vain sur une tentation de Saint Antoine, il maudit les personnages du tableau, les démons comme les saints. À ce moment précis, l’individu qui va devenir son ennemi juré entre en scène. Minheer Vanderhausen, de Rotterdam, a vu Rose à la cathédrale Saint Lawrence. Il veut l’épouser. Son visage est dissimulé mais ses habits sont nobles. Ses mains sont cachées dans des gants épais mais il propose des lingots d’or en guise de dot.
À l’époque, les mariages sont arrangés. Douw est le protecteur de Rose, c’est à lui de décider. Vanderhausen veut une réponse tout de suite. Douw hésite, mais il est difficile de dire non à cet individu qui le met mal à l’aise. Être seul avec lui dans une pièce est une véritable épreuve. Son pas est rapide et silencieux, il se tient raide comme un cadavre. Une fois parti, vous redoutez qu’il soit encore là, caché dans le couloir sombre ou dans l’escalier, à vous attendre. Dans le fond, Douw a une profonde envie de ne pas contrarier Vanderhausen. Aussi l’oncle accepte de marier Rose à un inconnu dont il n’a pas pu voir le visage ni les mains. Après tout, les conditions financières sont plus que valables et l’homme semble honorable. Douw plie comme un petit enfant devant un adulte qui serait quatre catégories de poids au dessus de lui, mais il a l’or et les vêtements nobles pour se donner bonne conscience.
Le contrat est signé. C’est un peu comme un premier garde-fou qui cède. Il y en aura d’autres. L’horreur va maintenant se dénuder peu à peu.
D’abord au repas organisé pour présenter à Rose son fiancé. On voit enfin le visage de Vanderhausen, c’est une catastrophe. On le croirait tout juste sorti de la morgue d’une école de médecine. Son visage est un masque hideux, sa peau est bleutée, ses lèvres noires. Ses yeux sont globuleux et statiques. Il est insupportable à regarder. La rencontre ne fait que creuser davantage la peur, le malaise et l’embarras envers le mystérieux visiteur. Bien des jeunes filles se seraient suicidées pour moins que ça, mais Rose accepte son destin avec une discipline extraordinaire.
Le couple hideux s’en va et ne donne plus de nouvelles. Malgré toutes ses recherches Douw ne retrouvera pas de Vanderhausen à Rotterdam, et encore moins sa nièce. Les mois passent. Un oncle qui vend sa nièce à un mort, après tout ça dépend du prix, mais la voilà qui revient un soir à moitié folle, dans une longue robe blanche du plus bel effet funéraire. Rose est terrifiée. Elle semble s’être échappée d’un endroit confiné. Quand on voit avec quel soin Vanderhausen scelle ses lingots dans une boîte, on se demande où il avait enfermé son nouveau trésor.
Elle répète sans cesse quelques phrases incohérentes sur la place des vivants et des morts. Qu’est ce qui la fait revenir dans un état pareil? Quand elle veut montrer son époux, elle désigne le coin sombre, vide de la chambre. Elle se comporte comme si elle voyait ce que recèle l’obscurité. Et dans l’obscurité, elle voit son mari. Rose demande tout ce dont elle a été privée : à boire, à manger, un prêtre, de la lumière, et surtout qu’on ne l’abandonne pas. Un moment d’inattention, la porte de la chambre claque. Rose hurle à mort. Schalken et son Maître tentent en vain de pousser la porte. Ils sont réduits à entendre, impuissants, des hurlements entrecoupés de longs silences. La porte finit par céder. La pièce est vide. Une fois de plus Schalken et son maître ont été les jouets de Vanderhausen. Rose a disparu par la fenêtre dans les ténèbres du canal.
L’ennemi juré de Schalken lui a ôté l’amour et la joie de vivre. Les années d’exercices ingrats et pas récompensés dans l’atelier du maître, ce mariage arrangé sordide, le suicide, et maintenant son propre père qui décède… C’est à cette occasion que Schalken va faire un cauchemar qui sera sa dernière rencontre avec Rose. Il voit la Rose qu’il a toujours connue, celle d’avant, rayonnante de joie. Elle l’entraîne dans un tunnel. Au bout, une salle richement décorée, comme l’atelier de leur jeunesse, où les bourgeois vaniteux se font peindre dans des tenues voyantes d’autres époques. Elle lui montre un lit à baldaquin. Derrière les rideaux, assis tout raide, Vanderhausen est là, sordide gargouille. Schalken se réveille dans une crypte, près d’un tombeau. Maintenant qu’il est dans la vie dans ce qu’elle a de plus pauvre et de plus désolant, il va pouvoir faire son chef d’oeuvre.
L’art déconcertant de saisir jusqu’à la lumière d’une bougie n’est pas pour autant un art de tromperie. Pas quand il s’agit de révéler quelque chose. C’est par l’attitude contrastée des deux personnages dans la peinture que nous sommes alertés de la présence invisible de quelque chose, un quelque chose qui a hanté la vie du peintre de manière répétée, qui est sorti de l’obscurité pour y retourner immédiatement. Schalken a créé un écrin pour la vacuité des choses, pour l’autorité incontournable de la Mort. Le sourire insouciant de Rose a la beauté un peu navrante d’une Vanité.
Le Fanu est allé cherché une analogie à son art chez un peintre du Chiaroscuro, du clair-obscur, réputé en particulier pour ses scènes de nuit. Une peinture de Godfried Schalken, et une autre.
Un lien vers Le Cauchemar de Füssli, un autre maître du clair-obscur ( trouvé via feuilleton et son billet sur les artistes préférés de Lovecraft ).
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