
Tideland, de Mitch Cullin, c’est l’histoire de Jeliza-Rose, une enfant adorable sortie d’une pochette de Led Zeppelin.
Elle arrive tout droit de Los Angeles, elle a passé son enfance à préparer les seringues magiques de son rocker de papa, à masser les jambes varicées de maman et à regarder la télé pour faire son éducation. Jeliza-Roze vit dans un monde de cinglés.
Tout ça est fini. Maman a fini par faire son overdose. Papa emmène Jelisa-Roze à What Rocks, une maison familiale abandonnée au milieu d’une plaine, au milieu de nulle part. Dès son arrivée, papa se fait un bon fix pour aller à l’endroit où l’on fabrique les rêves. Jelisa-Roze se retrouve toute seule avec un père assis raide sur sa chaise comme une statue et une carte du Jutland collée au mur. Par la suite, elle mettra un peu de maquillage sur le visage pourrissant de Papa pour lui redonner un peu de couleurs.
Jelisa-Roze n’est qu’une enfant, mais elle est dégourdie. Elle mate sans pitié les vélléités de ses quatres têtes de poupée, extermine les fourmis qui attaquent son beurre de cacahuète, ne manque pas venir rendre visite aux lucioles dans le bus renversé, près de la voie ferrée. Elle n’est là pour personne, elle est inutile; il y a elle, le vent dans les herbes, les écureuils. Les journées passent au rythme du soleil.
La nuit, What Rocks est plongé dans un océan d’obscurité.
Son héroïnomane de père est en train de pourrir dans le salon. Il pue comme s’il pétait en permanence, Jelisa-Roze ne se prive pas de lui dire. Elle a bien essayé d’entrer en contact avec lui par télépathie, mais c’est le silence radio.
Jeliza-Rose est comme prise au piège dans un décor peint par Andrew Wyeth. Elle fouille dans les affaires de sa grand-mère qu’elle n’a jamais connue. Du rouge sur les lèvres, un boa autour du cou, Jeliza-Rose simule les derniers instants d’une baby doll devant le miroir. Jeliza-Rose n’en finit pas d’agoniser.
C’est elle qui raconte tout ça, et sa voix limpide m’a fait tourner les pages l’une après l’autre. Sa logique est désarmante, le genre de logique qu’on peut avoir quand on fait un cauchemar. Ses têtes de poupées sortent parfois des vérités désagréables. Classique, sa poupée fétiche, en sait un rayon sur la violence. Après tout, sa tête a été arrachée de son corps. Jeliza-Rose finira par rencontrer Dell, une paranoïaque obsédée par les abeille. Elle a tendance à transformer en momie les gens qu’elle veut garder près d’elle. Son frère Dickens est un simple d’esprit épileptique qui rêve de capturer le Requin Géant à bord d’un sous-marin qu’il a construit lui-même.
C’est vraiment l’innocence contre la décrépitude. Dans cet océan de solitude, Jeliza-Rose va vivre des situations macabres et grotesques. C’est l’ambiance d’un vrai conte pour faire peur aux petits enfants, avec un réel pouvoir d’évocation visuelle.
Bizarrement, dans toute cette folie, c’est un souvenir d’enfance tout simple qui m’a marqué, quand elle se rappelle de la bombe de peinture argentée qu’elle et son père avaient trouvé. C’est un souvenir très enfantin, et en même temps ça montre tout le talent qu’ont les adultes pour bousiller l’innocence d’un enfant. Jeliza-Rose ressemble bien sûr à Alice au Pays des Merveilles dans le motel de Psychose, mais elle fonce, sans hésitation. Ses têtes de poupées accrochées sur les doigts, hurlant de peur, lui demandant de ralentir. En vain. Cette fille nourrie au bon rock et au lait d’héroïnomane a un paquet de rêves à vivre.
Une chouette galerie photos du film, avec des extraits du livre, sur fluctuat.net.
En pensant à Jeza-Rose, Sweet Jane me vient à l’esprit. La chanson originale des Velvet Underground a été reprise par les Cowboy Junkies au début des années 90. Mélancolique à souhait.
Illustration : Ryan Price, une jeune fille à la table d’Edgar Poe.
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Internet, gothique, fantastique
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